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Dans un long entretien accordé au quotidien français L’Équipe, le sélectionneur national, Djamel Belmadi, est revenu sur le sacre des Verts lors de la CAN-2019 en Egypte, il y a une année. Après vingt-neuf ans de disette, le sélectionneur de l’Algérie n’a rien oublié de cette compétition, et surtout pas l’effervescence lors du retour au pays. Le débit est rapide, les idées claires. Djamel Belmadi, le sélectionneur algérien depuis août 2018, revient avec plaisir, un an après, sur son succès en Coupe d’Afrique des nations en Égypte, contre le Sénégal (1-0). À 44 ans, l’ancien joueur formé au PSG, passé par l’OM, ex-capitaine des Fennecs (20 sélections entre 2000 et 2004), présente déjà un parcours probant d’entraîneur. Il nous raconte l’envers du décor.

Quel est le premier souvenir qui vous revient de cette victoire à la CAN ?
C’est notre succès au Togo (4-1) en match qualificatif en novembre 2018. Ça fait trois ans qu’on n’a pas gagné loin de nos terres. Je récupère une équipe en plein doute. Je dis aux joueurs qu’on va aller en Égypte pour gagner la CAN. Mais comment, si on n’est pas capables de le réussir au Togo ? Et là, on sort une grosse perf. Ça bascule. Je mets en place le 4-3-3 avec une sentinelle, je mets des (Youcef) Belaïli, (Djamel) Benlamri… (Riyad) Mahrez prend le brassard. On a une grosse discussion avant ce match. Je le mets devant ses responsabilités car j’ai envie de le voir réussir en sélection, il a un tel talent… Il met deux buts. C’est la mise en place d’un collectif avec une philosophie, des valeurs, un état d’esprit. Je sens que tout est possible. On a transporté ça en Égypte avec l’avènement de certains comme (Ismaël) Bennacer, (Baghdad) Bounedjah… Le Togo, c’est ma première référence.




Vous mettez des règles strictes aussi, vous êtes capables de laisser partir le car lors d’un stage au Qatar sans Mahrez…
Je ne suis pas un père fouettard mais je mets un cadre. Et avec le capitaine, il y a une notion d’exemplarité. Je dis au car de partir. Les joueurs me disent : “Il arrive !” Là, les gars sont solidaires. Mais on part quand même. Mais je n’ai jamais eu à faire la police. J’ai des mecs super intelligents, éduqués. C’est un groupe extraordinaire. Avec certains, on a fait deux mois. C’est long. On vit les uns sur les autres, avec de la frustration, du stress, les règles d’un groupe de sportifs de haut niveau. C’est pas tous les jours la joie. Et là, tout vient des joueurs qui ont créé cet esprit de famille.




Mais n’ont-ils pas besoin d’un chef d’orchestre pour trouver cette alchimie ?
Oui, car il y a des choix à faire, composer une liste de vingt-trois, faire un onze. Je ne voulais pas le comportement d’un temps passé : “Je joue pas, je suis frustré, je fais de la merde.” Il y a eu une étude de nos forces et faiblesses et celles des adversaires, une mise en place tactique. Le staff technique a été bon là-dessus, sans se jeter des fleurs. J’ai attaqué tout de suite avec des entretiens individuels, collectifs, j’en ai éliminé certains. Le fait de penser : “Je suis, je suis, on me doit…” Je n’ai pas le temps avec ça. Mais tu peux aussi avoir le plus bel état d’esprit, ça ne suffit pas. Nous, on envoie des signaux, on transmet de l’ambition, mais les acteurs, ce sont les joueurs. Ils animent cette ambition. Le mérite leur revient.

Vous avez pris des grosses décisions avec, par exemple, la mise sur le banc de Brahimi…
Même si j’étais tranquille par rapport à mes choix, je voyais une telle grandeur chez lui que j’en avais presque une forme de gêne quand on se croisait. Un jour, j’ai provoqué une discussion. Il m’a avoué que c’était dur, mais il a bossé comme un malade et a compris que Youcef (Belaïli) méritait de jouer. Il a ajouté : “Dis-toi que je suis prêt.” C’est cet état d’esprit qui nous a fait gagner. Yacine a envoyé un signal à tout le monde. S’il est sur le banc et se comporte comme un grand monsieur, qui va l’ouvrir ? Et je dirais exactement la même chose pour Islam (Slimani). Il fallait voir les conseils que ces deux hommes donnaient à ceux qui jouaient… Je ne venais pas en sélection pour contenter certains mais pour l’intérêt du pays. Et les joueurs ont compris cet intérêt collectif. Moi j’étais remplaçant, jeune, à l’OM, de (Robert) Pirès, de Duga (Dugarry). Et j’allais pas dire au coach : “Pourquoi je ne joue pas ?” Parfois, des réalités s’imposent, même si c’est dur à accepter.




Y a-t-il eu des moments de doute durant cette CAN ?
Il n’y a aucun match tranquille, mais j’ai été convaincu de nos certitudes morales après le quart contre la Côte d’Ivoire, car ça avait été très dur (1-1, 4-3 aux t.a.b.). J’ai vu le groupe un peu débordé par les émotions, un peu d’inquiétude mêlée à la joie. J’ai prévenu : “Mais vous pensez ne faire que des matches comme contre la Guinée (3-0, en 8es de finale) ? Ce n’est pas la Coupe Coca-Cola, la CAN ! Vous devez passer par ces difficultés.” Ce succès nous a servi contre le Nigeria en demies (2-1) avec une première période qui est notre meilleure mi-temps depuis mon arrivée. Mais sur cette CAN où tous les gros étaient là, on a senti du contrôle du début à la fin.

Vous vous êtes appuyé sur le passé, sur l’histoire de l’équipe du FLN (1). Était-ce important ?
Indispensable. On ne nous a jamais expliqué cette histoire unique. Le premier jour, je leur ai montré un film de la chaîne L’Équipe sur l’équipe du FLN, 80 ou 90 % ne connaissaient pas. Une heure de film et une heure de débriefing. J’ai senti beaucoup d’émotion, j’ai même abrégé notre discussion. Quand tu vois des joueurs qui ont tout lâché comme (Mustapha) Zitouni, (Rachid) Mekhloufi, (Abdelaziz) Ben Tifour alors qu’ils pouvaient faire la Coupe du monde 1958 avec la France. Ils ont mis leur vie en péril pour un idéal. Ces joueurs ont vu ça comme un devoir, et aujourd’hui beaucoup ne voient que les droits qu’ils ont. C’est inspirant. J’avais dit à mon staff : “Avant même de commencer à parler système, ils doivent comprendre qui ils sont.” Quand on saisit l’attachement à un maillot, ses conséquences, ça doit donner cette envie, cette motivation, ce dépassement de soi. Et tu deviens plus fort, porté par une histoire.




Vous rendez-vous compte de l’impact que votre succès a généré ?
(Rires.) Dès que je suis à Paris (il vit surtout au Qatar), je ne paie plus rien ! Je prends un taxi avec la famille et il veut me faire visiter toute la ville pendant une journée ; au restau, c’est pareil. On a vu cet impact à Lille contre la Colombie (3-0, le 15 octobre 2019). C’était incroyable ! En quarante-huit heures, il n’y avait plus de places. Et au pays… Plus de sept millions de gens nous ont accueillis dans les rues d’Alger. Quand les joueurs racontent leurs souvenirs de la CAN, ils évoquent en majorité ça d’abord, pas les matches. C’était indescriptible. On ne voyait même plus les roues du car tellement les gens nous entouraient. Là, tu prends encore plus conscience du truc, car tu n’es plus dans ta bulle en Égypte, et tu te dis : “Heureusement qu’on a gagné.”

Rêvez-vous d’une rencontre face aux Bleus, vous qui étiez le seul buteur algérien du fameux match arrêté en 2001 (2) ?
Ce serait mentir de dire ça, car je n’ai pas aimé ce qui s’est passé… Ce fut un petit traumatisme. En fait, au-delà du symbole, j’aimerais jouer contre les Français car ils sont champions du monde, dans cette envie de me frotter aux meilleurs pour progresser.




Pensez-vous justement à la Coupe du monde au Qatar en 2022 ?
L’histoire est incroyable. Quand je vois la probabilité qu’un pays comme le Qatar organise une Coupe du monde et de pouvoir y aller en tant qu’entraîneur de l’Algérie… C’est du 0,1 %, non ? On va d’abord penser à se qualifier et ce ne sera pas aisé (cinq pays dans la zone Afrique). Mais si on a la chance d’y être, on n’ira pas avec cette idée de participer. Il faut croire en l’impossible. Avoir de l’ambition. Vivre une Coupe du monde dans le pays où je suis né comme entraîneur (3), j’y vois un signe du destin…

Avez-vous toujours songé à être entraîneur ?
Pas du tout. Mais comme joueur, j’étais un peu extrémiste dans l’approche du métier, j’analysais tous mes entraînements pour comprendre leur utilité en match. D’ailleurs, je voulais trop bien faire alors qu’il faut une part d’insouciance. Certains joueurs regardent peu de matches mais ils sont efficaces et bons. Car le relâchement est essentiel. C’est comme un sprinteur : le 100 mètres est une course très violente où on décharge un maximum d’énergie, de concentration, mais sur les 10-15 derniers mètres, il faut un certain relâchement. En foot, c’est pareil. Mais cette façon d’être m’a servi dans ma réflexion sur le jeu. Je faisais ce métier avant l’heure sans m’en rendre compte.




Aviez-vous des modèles ?
Non, pas vraiment. Je vais regarder (Pep) Guardiola, (Jürgen) Klopp, (Zinédine) Zidane… On ne réalise pas, d’ailleurs, à quel point Zidane est un très grand entraîneur. Si Mourinho ou Guardiola gagnent trois C1, on crie au génie. Zidane, c’est une forme de génie, même s’il n’a pas révolutionné tactiquement le jeu. Mais on parle parfois de philosophie chez certains qui n’ont rien gagné. À un moment, on veut quoi ? On est jugés sur la victoire ou sur la super philosophie ? Quand on bosse pour un club ou une équipe nationale, ce que les gens attendent, c’est que tu gagnes.

Tous vos proches vous décrivent comme un immense passionné…
Je regarde des matches depuis toujours, même joueur, mais sous un angle professionnel. Voir un match entre potes, autour de chips, ce n’est pas mon truc. Je suis dans le silence et j’analyse. C’est mon plaisir.




Depuis vos débuts comme entraîneur en 2010, vous avez toujours gagné…
Au début, j’étais encore joueur à Valenciennes (2007-2009) et j’aidais Al-Duhail en ramenant du personnel dans le staff. Quand ils sont montés en D1, les dirigeants (les mêmes que ceux du PSG) m’ont poussé à prendre le poste. Mais rien n’était prévu. Je venais même de faire passer pour eux un entretien à Éric Gerets ! Ensuite, on m’a rapporté qu’à mon âge, je suis le plus titré du golfe. La saison avant ma prise de fonction en Algérie a été la plus aboutie de l’histoire du pays (2017-2018 avec Al-Duhail). On a gagné tous les titres domestiques (le Championnat et les deux Coupes), tous nos matches de C1 (8 sur 8). On a fait 39 matches, 37 victoires et 2 nuls. On marchait sur l’eau. Ça m’a donné de la confiance et je me suis dit : “Je suis prêt pour l’Algérie.” Je ne serais pas venu avant. Après une victoire contre l’Algérie alors que je dirigeais le Qatar en 2015 (1-0), j’avais déclaré : “Le jour où je viendrai, ce ne sera pas pour être un entraîneur de plus mais pour gagner la CAN.” »
In L’Équipe

(1) L’équipe a été créée en 1958, pendant la guerre d’Algérie, pour soutenir le Front de libération nationale. Les joueurs ont quitté la France en catimini et renoncé à leur statut, à leurs avantages. (2) Le 6 octobre 2001, le match a été arrêté à la 76e minute (4-1) car des spectateurs ont envahi le terrain. (3) Avant de prendre les commandes de l’Algérie en 2018, il n’a entraîné qu’au Qatar, à Al-Duhail (2010-2012 et 2015-2018), en sélection B (2013-2014) et avec les A (2014-2015).

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